La marche des solitaires
dans La Revue des Deux-Mondes, avril 2026
«La Marche des solitaires conclut un cycle narratif – désormais disponible dans son intégralité en français – à travers lequel se distingue la voix unique d’un écrivain qui se révèle terriblement attachant. Il y a chez lui un mélange hilarant de tendresse pour ses personnages – gardiens de prison ou détenus, monarchistes ou démocrates, croyants ou athées, libéraux ou slavophiles –, de comicité des situations et de nonchalantes réflexions philosophiques: “Et nous voici ici, libres. La lutte pour les idéaux communistes s’est calmée. Renversés, les dogmes obligatoires. Oubliées, les croyances forcées. Peut-être que nous pouvons maintenant nous passer d’idéaux? Débarrassons-nous des idées fausses, et vive la vie sans idéologie?!...”» – Samuel Brussell
Sergueï Dovlatov (Oufa, 1941-New York, 1990) est l’un des trois géants de la littérature russe de l’après-guerre avec Joseph Brodsky et Venedikt Erofeev. Son œuvre est une allégorie du monde soviétique dans lequel il a vécu, d’abord en URSS, puis dans la colonie russe new-yorkaise, à Forest Hills, après son exil en Amérique en 1978. Il a alors 36 ans et a écrit plusieurs romans que la censure ne lui a pas permis de publier dans son pays natal. Arrivé à New York, il découvre une nouvelle liberté grisante sans rien perdre de son regard critique: «J’ai pu me convaincre que l’Amérique n’était pas une filiale du paradis terrestre. Et c’est ma découverte principale en Occident.»
La Marche des solitaires conclut un cycle narratif – désormais disponible dans son intégralité en français – à travers lequel se distingue la voix unique d’un écrivain qui se révèle terriblement attachant. Il y a chez lui un mélange hilarant de tendresse pour ses personnages – gardiens de prison ou détenus, monarchistes ou démocrates, croyants ou athées, libéraux ou slavophiles –, de comicité des situations et de nonchalantes réflexions philosophiques: «Et nous voici ici, libres. La lutte pour les idéaux communistes s’est calmée. Renversés, les dogmes obligatoires. Oubliées, les croyances forcées. Peut-être que nous pouvons maintenant nous passer d’idéaux? Débarrassons-nous des idées fausses, et vive la vie sans idéologie?!... »
Le lecteur occidental du «monde libre» n’a pas de peine à se retrouver dans ces romans désopilants habités par une profonde humanité. Grandeur et perdition du Nouvel Américain raconte l’aventure d’un journal de langue russe en Amérique, un rêve qui répondait à un idéal de journalisme démocratique. On découvre avec le protagoniste que la censure n’existe pas seulement dans les pays totalitaristes mais également au cœur d’une puissante démocratie: «Mais que faire de cette Amérique?! L’aimer, la détester?» La liberté se mesure à l’indulgence pour le rire: «Nous réalisons le magnifique droit humain à rire et à sourire. Nous rions des faux prophètes et des pseudo-martyrs. Des russophobes et des antisémites. Des athées militants et des bigots hystériques... et surtout... de nous-mêmes.» En Amérique, il n’y avait pas la nostalgie. Or Dovlatov se souvenait d’où il venait: «Je suis reconnaissant à l’Amérique mais mon pays natal est loin.» Et les trois dernières lignes de ce requiem pour un journal défunt parleront à tous ceux qui aiment le journalisme et la littérature, qu’ils associent à la liberté: «J’ai toujours dit ce que je pensais. Car l’unique but de mon émigration était la liberté. Et celui qui aime la liberté sera, tôt ou tard, digne d’elle.» – Samuel Brussell
01.04.2026
Sergueï Dovlatov (1941-1990) est né dans l’Est de la Russie. Journaliste dans des journaux de province, il ne sera jamais publié de son vivant en Union Soviétique, où ses écrits sont taxés d’«idéologiquement hostiles». Il émigre aux États-Unis en 1978 (à 37 ans). Ses écrits, romans et nouvelles, des comédies autobiographiques, y sont enfin publiés, notamment dans The New Yorker. Il est aujourd'hui unanimement acclamé par la critique russe et ses récits sont très populaires en Russie.