« Les Cahiers du Rhône sont nés du fleuve et des événements. Ils ont un lieu et une date de naissance, auxquels ils se voudraient fidèles, autant qu'à un esprit commun, plus qu'à aucune idée. 
Un jour de l'automne 1941, à Genève, quelques étudiants, liés d'amitié, les uns Suisses, les autres Français, se demandaient une fois de plus comment ils pourraient entrer dans le combat spirituel de leur génération et de notre temps. Désireux de ne pas rester plus longtemps les spectateurs consternés et inertes du désastre européen, ils éprouvaient le besoin de porter un témoignage actif de leur espérance et de leur foi, de les professer d'autant plus hautement qu'autour d'eux tout paraissait s'y opposer, les cruelles paroles et le plus cruel silence de l'oubli. Comment demeurer ainsi, vainement rongés de tristesse et d'indignation, quand tant de voix sur lesquelles on avait compté se laissaient séduire aux reniements ou réduire au mutisme ? L'heure lourde, “l'heure trouble où nous”, grosse de promesses ou de menaces, n'offrait-elle pas à toute parole vraiment humaine et simplement honnête la chance d'une audience exceptionnelle ? Durement ramenés à méditer leur condition terrestre, les hommes de ce temps-ci n'exigeaient-ils pas que l'on tentât de répondre à leur commune angoisse ? L'interdiction même qui soustrait à notre liberté d'expression tout le domaine de la politique n'avait-elle pas cet avantage de nous contraindre à envisager nos inquiétudes présentes dans la lumière de l'immuable, au lieu de nous laisser emprisonner dans l'obscur tâtonnement de “l'actualité” ? Occasion unique, non pas d'échapper aux impérieuses anxiétés du moment — que nul n'a le droit d'esquiver —, mais bien de les assumer, de les comprendre, et peut-être d'aider à les vaincre, puisque nous voici forcés de les remonter jusqu'à leur source éternelle. » 

Albert Béguin, incipit de Nos Cahiers, 1942